Une brève de Parham Shahrjerdi sur Sehnsucht, passion du désir d'Adèle Jacquet-Lagrèze
Il est des mots qui résistent à la traduction parce qu'ils portent en eux une épaisseur d'expérience que nulle équivalence ne saurait épuiser. Sehnsucht est de ceux-là. La Sehnsucht n'est pas la nostalgie, quoiqu'on la traduise souvent ainsi. Elle en partage la douleur du retour impossible, mais y ajoute une dimension d'ardeur, de tension vers l'objet qui se dérobe. L’opuscule retrace la généalogie du concept et sa présence insistante dans l'œuvre freudienne. Elle s'y décline en objets partiels avant de se détacher de tout objet déterminé pour devenir affect pur, nostalgie d'amour (Liebessehnsucht), désir intransitif. C'est cette élévation à la puissance seconde qui la fait basculer du côté de l'angoisse : le désir devient « éperdu » et menace de se substituer lui-même à l'objet manquant. La clinique vient ici nourrir la théorie avec le « jmesenseul » de Arthur ou les rêves de labyrinthe de Thésée.
Mais c'est dans la dernière partie de l'ouvrage que la réflexion atteint sa plus grande densité. Comment éviter pour ces sujets « particulièrement demandeurs », que la cure ne devienne elle-même objet de Sehnsucht ? Comment se séparer de l'analyste qui, en accueillant la parole sans l’obstruer, est devenu le partenaire privilégié d'un désir qui ne veut pas finir ? Jacquet-Lagrèze propose ici la notion de « deuil du deuil », qui en appelle à un « vouloir analytique » : non pas la volonté moïque qui vise un bien identifiable, mais une décision éthique qui assume la division du sujet et suspend le jugement devant l'indicible. L'issue n'est pas le renoncement au désir, mais son dépassionnement. Il s'agit de transformer la Sehnsucht régressive « qui pleure la différence dans le familier » en une Sehnsucht prospective « qui cherche avec ardeur un air de familier dans l'inconnu ».
Ce livre est une traversée. Il convoque Pessoa et Pascal, Heidegger et Günther Anders, Baudelaire et Hermann Hesse, dans un tissage serré où la rigueur conceptuelle n'étouffe jamais la vibration sensible. Son essai s'adresse à quiconque a connu cette « douleur du retour » qui n'est pas seulement regret du passé, mais tension vers un lieu qui n'existe peut-être nulle part ailleurs que dans le mouvement même de le chercher. Sehnsucht, passion du désir est ainsi une méditation rigoureuse et habitée sur ce qui nous lie et nous délie, sur la solitude irréductible du parlêtre et sur cette grâce possible : construire, « à l'estran de sa solitude et de ses amours », un chemin où le désir reste vif sans consumer celui qui le porte.
Parham Shahrjerdi