Une brève de Parham Shahrjerdi sur Lacan c'est du chinois ? de Michel Bousseyroux
L’ouvrage que publie Michel Bousseyroux aux Éditions Nouvelles du Champ lacanien prolonge quatre visioconférences adressées à des psychanalystes de Guangzhou. Son titre reprend une formule familière — « c’est du chinois » — pour mieux la retourner : comme le rappelait Picasso, le chinois, cela s’apprend. Encore faut-il comprendre ce que cet apprentissage engage.
Ce « chinois » de Lacan ne relève pas d’une obscurité contingente, mais d’une exigence de structure. Bousseyroux suit un point décisif : la distinction entre la lettre et le signifiant. L’écriture, la lettre, est dans le réel ; le signifiant relève du symbolique. La lettre n’est pas première, elle est conséquence du langage, et non son origine.
L’auteur revient sur le différend de 1967 entre Lacan et Derrida. Derrida reprochait à Lacan son logocentrisme et proposait une archi-écriture affranchie de la primauté de la parole. Lacan dénonce ce discours comme confusionnel : il n’existe pas d’écriture originaire précédant la parole. Entre les deux pensées, l’écart est irréductible.
L’intérêt de Lacan pour l’écriture chinoise corrobore cette position. Un caractère privé de sa prononciation demeure « désespérément muet » : le sens dépend du ton, c’est-à-dire de la parole. La lettre y est jouissance du trait, mais elle reste seconde : elle se répercute de la parole sans jamais la fonder.
Le livre déploie ensuite la « preuve par le cas ». Avec James Joyce, Lacan montre qu’on peut se passer du Nom-du-Père à condition de l’utiliser comme symptôme. Joyce devient « Joyce le symptôme », trouvant dans son œuvre un mode de nouage singulier — un art-dire — permettant au sujet de se soutenir malgré la carence de la fonction paternelle. Lacan devient alors post-joycien. La topologie (tore, bande de Möbius, nœud borroméen) permet d’élaborer un borroméen généralisé où la structure de la coupure se démontre par l’homotopie.
Le cas Aimée, repris de la thèse de 1932, illustre la clinique de Lacan psychiatre et psychanalyste, offrant un accès à la passion féminine, retrouvée dans diverses figures — des sœurs Papin à Antigone.
Bousseyroux ajoute la douleur aux objets pulsionnels : non seulement un affect, mais un réel structurant le sujet, pouvant devenir opérable par extraction analytique.
Loin de toute cosmologie, ce parcours définit radicalement le sujet. L’univers du névrosé se réduit à la béance où se loge l’objet du fantasme, cet « insensible morceau » du corps qui, dérivé en voix, regard, chair dévorable ou excrément, cause le désir — « notre être sans essence ».
La topologie n’est pas un détour abstrait. Elle devient un opérateur : un « métier à tisser la faille de soi », permettant de penser la coupure par laquelle un sujet peut se transformer.
Ce n’est pas le « chinois » de Lacan qui fait obstacle : c’est la rigueur de ce qu’il engage.
Parham Shahrjerdi