Une brève de Parham Shahrjerdi sur Hortense et les larmes du clown, d'Antoine Thérond
Hortense n'existe pas.
L'analyste, dans ce livre, reste anonyme d'un bout à l'autre — « Madame ». Hortense est le prénom que l'analysant lui invente, un peu suranné, « avec plaisir et un peu de malice », pour amortir la douleur de ce qu'il a à dire. Une fleur posée sur l'abîme.
Ce baptême de fortune n'est pas un caprice : l'homme qui écrit vient d'une famille où « ces choses ne se nommaient pas ». La guerre, les morts, la dépression — un héritage transmis non par le sang, mais par un silence de plomb. Tout le livre est cette lutte avec l'innommable. L'analyste s'y appellera tour à tour Madame, Hortense, Mamie Gâteau ; le lieu de la cure cherchera son nom tout au long du livre — cabinet ? antre ? caverne ? — avant de trouver, in extremis, alcôve.
Or c'est elle, un jour, qui donne le mot juste, celui qui remet à l'endroit : « je crois que vous êtes venu me voir parce que vous n'arriviez pas à écrire. » Non pas fou. Empêché. Toute la cure tient peut-être dans ce geste : trouver le mot qui, dans le noir, fasse interrupteur.
Nommer, c'est aussi enterrer. Il y a dans ce livre un rêve, souvent refait, où un enfant se tient devant un wagon immobile — car une tombe, c'est d'abord un nom posé sur une absence, et les morts de cette famille n'en ont pas reçu.
À la fin, le nom s'en va. Il glisse : quand l'auteur parle à sa mère, c'est le prénom de l'analyste qui lui vient malgré lui. Puis il migre plus loin, promis à devenir « le patronyme d'un lecteur éventuel ». Apprendre à nommer l'innommable, puis laisser le nom partir : c'est le geste de ce livre-lettre. Il reste, au clown, à choisir le sien — du côté du rire.
Parham Shahrjerdi