Une brève de Dominique Marin sur Lacan c'est du chinois ? de Michel Bousseyroux
Le titre du dernier livre de Michel Bousseyroux nous rappelle combien Lacan s’est intéressé à l’apprentissage de la langue chinoise. Une première fois, pendant la Deuxième Guerre mondiale puis, plus tardivement, durant son séminaire (voir D’un discours qui ne serait pas du semblant où il affirme « être lacanien que parce qu'il a [j’ai] fait du chinois autrefois[1] » et L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre). La raison de son intérêt pour le chinois tient, selon Michel Bousseyroux, au lien entre le signifiant et l’écrit qu’il interroge longuement pour finalement trancher sur la primauté du signifiant. L’écrit procède du signifiant, affirme-t-il enfin en 1971 dans “Lituraterre”, et non l’inverse comme il avait pu le penser auparavant. On trouvera dans Lacan c’est du chinois ? la réécriture des “ quatre visioconférences à l’intention de praticiens chinois de la psychanalyse que la topologie en intension (avec un s) intéresse ” tenues entre les mois d’avril 2024 et mai 2025. C’est bien l’intention, avec un t, de l’auteur de donner un aperçu de l’ensemble des éléments (l’intension avec un s du concept) qui constituent la topologie élaborée par Lacan.
Cette démarche repose sur une thèse forte de “ L’étourdit ” qui établit une stricte équivalence entre structure et topologie : “ La topologie n'est pas « faite pour nous guider » dans la structure. Cette structure, elle l'est - comme rétroaction de l'ordre de chaîne dont consiste le langage. La structure, c'est l'asphérique recelé dans l'articulation langagière en tant qu'un effet de sujet s'en saisit[2] ”. Cette équivalence, topologie = structure, constitue la trame de l’ensemble de l’ouvrage de Michel Bousseyroux. La topologie de Lacan y est présentée comme ce qui s’impose de la structure, soit du langage, en tant qu’écrit à ne pas lire mais à manier selon la logique qui lui est propre.
Ce livre présente d’abord les résultats de Lacan sur les nœuds borroméens pour aborder les différentes structures cliniques, puis la topologie des surfaces, avant d’en venir à la topologie des étoffes pour souligner une autre thèse de Lacan sur le fantasme comme ce qui fait le cadre de la réalité du sujet et ce qui en constitue le réel.
Le réel qui s’apprend de la clinique, et qui concerne en dernière instance la part irréductible du symptôme, diffère du réel qui s’apprend de la topologie qui, lui, relève de ce qui se prouve comme impossible. C’est ici que l'éthique du psychanalyste est requise par Michel Bousseyroux qui reprend de nombreux cas cliniques. Il s’agit de prouver le réel que la clinique tente de cerner par les cas éclairés selon la logique de la structure : Joyce, L’homme aux loups, le cas de Serge Leclaire, l’Aimée de Lacan, etc. D’autres phénomènes cliniques sont concernés, comme celui, fondamental, des nouveaux nés à haut risque autistique et celui de la douleur comme cinquième objet pulsionnel selon une référence oubliée de Lacan[3]. C’est dire combien ce livre touche au cœur de la clinique psychanalytique.
Dominique Marin
[1] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007, p. 36.
[2] J. Lacan, “L’étourdit”, Autres Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 483.
[3] J. Lacan, “ La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel ”, Conférence donnée au Musée de la science et de la technique de Milan, le 3 février 1973. Parue dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 58-77.